Alors que la majorité des vignerons quitte leur métier pour aller travailler à l’usine ou aux chemins de fer (époque où l’on construisait les premières voies ferrées) mon grand-père et ma grand-mère décident de s’accrocher à la vigne. La tâche était rude, il fallait arracher les vieilles vignes malades, défoncer le sol à 40 cm de profondeur pour éliminer les racines, travail pénible effectué à la pioche.
On greffait la vigne sur des portes greffes américains, qui résistaient à la maladie. Petit à petit, ils agrandissent leur vignoble mais ce n’est pas encore rentable : d’une part il faut attendre quatre ans pour que les vignes produisent et d’autre part le vin ne porte pas l’appellation Champagne dans l’Aube. Des négociants du département voisin achètent le vin à un tarif dérisoire, mais eux le transforment en Champagne…
Las de cette situation, les vignerons de l’aube se révoltent en 1911 et ils font face à la troupe envoyée sur place pour rétablir l’ordre. Ils obtiennent malgré tout gain de cause, l’appellation champagne leur est accordée.
Mais la guerre de 1914 arrivant, beaucoup de vignerons sont mobilisés au combat. certains n’en reviennent jamais, et l’application des décisions prises est sans cesse repoussée : ce n’est qu’en 1927 que l’appellation est définitivement mise en place.
Alors que tout se présente sous les meilleurs auspices, la crise de 1929 se répercute aussi sur le vin. Il se vend mal et à un tarif dérisoire.

Mon grand-père et ma grand-mère décèdent en 1943 et 1946, après avoir travaillé très dur, jusqu’à leur mort et n’ayant connu que la misère.
Charles GAUCHER, mon père et ma mère se marient en 1921 et s’installent vignerons et cultivateurs. Cette double activité leur permet de mieux vivre mais la vigne en elle-même n’apporte qu’un maigre pécule.
La guerre de 1939/1945 n’arrange pas les choses. En plus, le mildiou sévit et réduit les récoltes à néant.
Mon père et ma mère ne connaissent qu’une courte période fructueuse pendant les années 1960, à la fin de leur carrière. Comme dans tous les domaines, les vignes profitent des trente glorieuses.
Je me marie en 1948 avec Angèle, cultivatrice. Ne connaissant pas la vigne, elle s’y habitue rapidement. Mon père nous cède alors sa petite exploitation agricole ainsi que 50 ares de vignes (cépage Gamay). Il a fallu les arracher dans les dix années suivantes pour les replanter en Pinot Noir, le Gamay disparaissant définitivement de l’appellation champagne en 1962. Cette transformation nous met en difficultés financières.
C’est alors qu’on décide de créer un élevage avicole : poulets, poules pondeuses et lapins, que nous vendons sur le marché et en porte à porte.

Les résultats dépassant nos prévisions, ceci nous permet d’acheter des terrains pour planter de la vigne et d’agrandir ainsi notre exploitation viticole, d’où un surcroît de travail. Nous stoppons alors l’élevage pour nous consacrer entièrement à la culture de la vigne, devenue plus rentable qu’autrefois.
En 1983, l’âge de la retraite ayant sonné, nous cédons notre exploitation à notre fils Bernard pour profiter d’une retraite bien méritée. Chance que mes parents et grands parents n’ont jamais connu, travaillant jusqu’à leur mort.
A moi Aurélie de vous parler maintenant de la suite :
Bernard mon père épouse Régine, fille de vignerons d’Urville, village voisin, en 1976. Mes grands parents Georges et Henri leur transmettent petit à petit leurs parcelles. En 1986, mon père fait le pari ambitieux de devenir récoltant manipulant, à savoir presser lui-même son raisin et élaborer son propre champagne. Il fait construire la cave et s’équipe d’un pressoir et d’une cuverie.